‘Pietas’ ‘Virtus’, ‘Familia’ : quelques leçons tirées de l’" Enéide " de Virgile

 
"Énée fuit Troie en flammes", 1598, par Federico Barocci. Galleria Borghese, Rome. (Domaine public)

"Arma virumque cano …. "

Ces trois mots-“ Je chante les armes et l’homme….” – ouvrent l’un des grands classiques de la littérature occidentale, “l’Enéide ”. Mandaté par l'empereur Auguste pour écrire une épopée sur la fondation du peuple romain, Publius Vergilius Maro, connu sous le nom de Virgile, a créé un poème dans lequel il emmène le héros Enée de la conquête de son Troie natal à la péninsule italienne où ses descendants fonderont la ville de Rome.


 
Une feuille enluminée tirée de " Eclogues, Géorgiques et Enéide " de Virgile, autour de 1470, par Cristoforo Majorana. Art Walters Museum, (Domaine public)

Prenant pour modèle " l’Iliade " et " l’Odyssée" d’Homère, Virgile recrée la chute de Troie ; les errances d’Enée en Méditerrané ; son histoire d’amour avec Didon, reine de Carthage, la ville qui deviendrait un jour l’ennemie mortelle de Rome ; et le héros qui débarque finalement sur les côtes italiennes, où il mène une guerre pour assurer une patrie à son peuple.


Voici une œuvre extraordinaire. Dans ces 9 896 lignes, presque toutes écrites en hexamètre dactylique, Virgile crée un héros auquel nous pouvons nous identifier. C’est un homme qui tremble de peur lors d’une tempête mais qui pourtant a le courage d’entrer dans Dis, le monde souterrain, pour visiter son père. Énée aime Didon, mais lorsque le dieu Jupiter lui ordonne de l’abandonner et de reprendre ses voyages, il se prépare en secret, cachant ses intentions à la reine, comme beaucoup d’hommes craintifs échappant à une femme.


Et en Didon, Virgile nous offre une femme qui prend vie même à l’époque moderne, une femme puissante qui se bat pour fonder et construire Carthage, une reine qui dirige une centaine de projets mais qui reste femme capable de se donner totalement à l’homme qu’elle aime.


 
"La rencontre de Didon et Enée ", exposée en 1766 par Sir Nathaniel Dance-Holland. Acheté avec l’aide du Art Fund, 1993. Tate. (PD-US)


" L’Enéide " est devenue une sorte de Bible pour les anciens Romains. Encore à la Renaissance, certains lecteurs l’utilisaient pour pratiquer la stichomancie, ouvrir le livre au hasard et en lire un passage pour prédire les événements à venir.


Son influence sur la littérature était vaste. Augustin, jeune homme, pleurait la mort de Didon. Et, bien sûr, Virgile est l’esprit qui accompagne Dante à travers l’enfer et le purgatoire.


L'"Énéide" servait aussi de miroir pour les hommes romains. Ils pouvaient regarder dans ce cristal et se comparer à cet ancien héros. Étaient-ils dignes d'un empire ? Avaient-ils un cœur vaillant ? Pratiquaient-ils, comme Énée, certaines vertus ? Rendaient-ils hommage à la tradition et aux dieux ?


Comme les Romains, nous, modernes, pouvons aussi tirer des leçons et une inspiration de " l’Enéide ". En voici quelques-unes :

‘Pietas’

Virgile associe ce mot à Énée dès la ligne 10 du poème, et fait plusieurs fois référence à son héros sous le nom de Pie Enée. Notre mot piété dérive de " pietas " mais nous associons généralement la piété à des pratiques religieuses. Pour les Romains, pietas avait un sens beaucoup plus profond : le respect pour les dieux, oui, mais aussi l’honneur rendu à la famille, aux coutumes et aux traditions.


Ce concept de pietas résonne dans tout "l’Enéide ". Pendant le tumulte de leur fuite de Troie, par exemple, Enée met en sécurité son père Anchises, son fils, Ascanius, et les dieux de la maison, les Pénates, mais est séparé de sa femme, Creusa. Il retourne dans la ville en flammes, la cherchant désespérément. Morte, elle lui apparaît comme un fantôme, lui ordonne de la quitter, de faire route vers l’ Italie et de se remarier.


Dans un incident beaucoup plus tardif, lors d’une visite aux Enfers, Enée montre à nouveau la pietas cultivée dans ses os. Il voit que certaines âmes ne sont pas autorisées à traverser la rivière Styx. La Sybille l’informe que ce sont des âmes qui n’ont pas reçu les coutumes et les pratiques d’un enterrement convenable. Quand Enée aperçoit Palinurus, son timonier mort noyé, il se désole profondément de la mort de son camarade.

‘Virtus’

Pour les Romains, “virtus” signifiait pratiquer les idéaux de la virilité : le courage, un caractère fort et un désir d’exceller. Enée incarne virtus. Il est un homme de " dignitas ", un guerrier courageux qui traite les autres avec respect, fait passer ses disciples avant ses propres intérêts et obéit à la volonté des dieux et du destin.


Virgile le décrit comme “ un homme à part, dévoué à sa mission ”. Au fur et à mesure que le poème progresse, nous voyons Enée grandir dans ce rôle, cachant parfois son désespoir à ses hommes et les encourageant par la parole et l’exemple.


Enée n’était pas parfait. Il était parfois impétueux, perdit temporairement sa vision d’une patrie dans son intrication avec Didon et refusa la miséricorde de Turnus, le chef de ses ennemis au Latium.. Cependant, pour les Romains, Enée tel que crée par Vigile semblait sans aucun doute un homme et un chef presque idéal.


 
"La défaite de Turnus d’Enée ", XVIIe siècle, de Luca Giordano. Palazzo Corsini. (Domaine public)

‘Familia’


La vénération d'Énée, sa piétas, pour le passé et l'avenir, est symbolisée par le merveilleux tableau que Virgile peint de sa fuite de Troie. En plus d'emmener dans cette fuite les Pénates avec lui, il porte son père sur son dos et tient la main de son fils.


Les Romains rendaient hommage à leur ancêtres, gardant les sanctuaires dans leurs maisons et les célébrant à l’occasion de la " Parentalia ", lorsqu’ils visitaient les tombes de ceux qui les avaient précédés et déversaient des libations de vin sur la terre. Ils se souciaient aussi profondément de leurs enfants, les familles les plus riches veillant à ce que leurs fils et même certaines de leurs filles reçoivent la meilleure éducation possible.


Ici, nous n'avons fait qu'effleurer la surface de ce que l'on peut tirer de l'"Énéide". Si vous décidez de vous attaquer à ce classique, je vous suggère la traduction de Robert Fagles, que j'ai utilisée avec mes étudiants ayant un niveau avancé en latin . Si le temps vous manque pour lire le poème en entier, les six premiers livres sont considérés par la plupart des érudits comme étant les meilleurs.


Sur son lit de mort, et alors que l'"Énéide" n'était pas encore terminé, Virgile demanda que le manuscrit soit brûlé, le considérant indigne d'être publié. Auguste a annulé cette demande et ordonné que le livre soit publié rapidement et avec le moins de modifications éditoriales possible, ce qui nous donne à tous un trésor irremplaçable de la civilisation occidentale.


Jeff Minick a quatre enfants et un nombre croissant de petits-enfants. Pendant 20 ans, il a enseigné l'histoire, la littérature et le latin à des étudiants d'Asheville, N.C., aujourd'hui, il vit et écrit à Front Royal, Va. Voir JeffMinick.com pour suivre son blog.


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