La vérité derrière Socrate et la méthode socratique

 
Statue de Socrate devant l'Université d'Athènes en Grèce. (anastasios71 /Shutterstock)


Tout le monde a probablement entendu parler de Socrate et saura qu'il était un grand philosophe de la Grèce antique. Mais qu'a-t-il exactement enseigné pour mériter ce statut ?


On se souvient surtout de lui pour avoir appris aux gens à remettre en question — ce qu'il appelait " examiner — leurs hypothèses dans la recherche de la vérité et de la justice." La citation de Socrate la plus largement diffusée est "Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue", comme le note Platon dans son "Apologie".


Il a effectivement découvert que la vie ne valait pas la peine d'être vécue lorsqu'il a été forcé d'arrêter son examen. En 399 av. J.-C., Socrate a été mis à mort et forcé de boire du poison parce qu'il refusait de se taire.


Les questions de Socrate, et celles de ses étudiants, avaient apparemment dérangé quelques personnes puissantes dans l’ancienne Athènes. De fait, Socrate lui-même se glorifiait en disant que le rôle qu'il jouait à Athènes était celui d'une mouche du coche - un insecte ennuyeux qui aiguillonnait constamment un cheval paresseux. Il entendait par là qu'il gardait le cheval paresseux (les Athéniens) conscient, actif et lui évitait de s’écarter du droit chemin.


Peu impressionnés par la métaphore, les Athéniens ont voté à une relativement faible majorité pour sa mise à mort.


 
"La mort de Socrate", 1787, par Jacques Louis David. Huile sur toile, 51 pouces par 77 1/4 pouces. Collection Catharine Lorillard Wolfe, Fonds Wolfe, 1931. (Le Metropolitan Museum of Art)


Il est également probable que certains Athéniens n'aimaient pas le fait qu'il prétende être l'homme le plus sage alentour. On sait qu’il avait entendu de l’Oracle de Delphes, tenant directement sa sagesse du dieu Apollon, qu’il n’existait pas d’homme plus sage que lui en Grèce.


Socrate sentait qu'il ne savait pas grand-chose et a voulu prouver que dieu avait tort en rendant visite à des sages. Mais contre toute attente il découvrit que dieu avait raison. Ces hommes qui prétendaient avoir la sagesse n'étaient pas sages du tout.


Selon Platon, Socrate a dit : "Eh bien, bien que je ne suppose pas que l'un ou l'autre d'entre nous connaisse quelque chose de véritablement beau et de bon, je suis de loin meilleur que lui, car il ne sait rien, et pense qu'il sait ; je ne sais ni ne pense que je sais. Dans ce dernier cas, je semble avoir un léger avantage sur lui."


La méthode socratique

Aujourd'hui, le style d'examen et d'ouverture d'esprit de Socrate est immortalisé par la Méthode Socratique, un outil standard de discussion et d'enseignement. La méthode se penche sur un point de litige, puis cherche à le définir et à mieux le comprendre, ce qui conduit souvent à la découverte de contradictions et au renversement de ses propres hypothèses.


De nos jours, on pourrait, par exemple, commencer une discussion sur l'avortement en définissant la "vie humaine". Qu'est-elle ? Quand commence-t-elle ? À la conception ? Au premier battement de cœur ? À la naissance ? Dans la pratique, à la fin d'un tel interrogatoire, une bonne réponse n’est pas nécessairement atteinte et acceptée. L'idée est plutôt que les participants puissent acquérir une meilleure compréhension de leur propre pensée et de celle des autres, et au moins se rapprocher de la vérité d'une certaine façon.


Les enseignements de Socrate allaient jeter les bases pour son élève Platon et, par extension, pour l'élève de Platon Aristote et pour l'élève d'Aristote Alexandre le Grand, qui allait finalement conquérir une grande partie du monde occidental.


D'une certaine façon, les idées de Socrate ont conquis également une grande partie de la civilisation occidentale. Sa méthode de questionnement avec un esprit ouvert et de recherche de la vérité et de la justice semble être ancrée dans l'ensemble du système éducatif occidental: de la remise en question de ses propres imperfections de conception dans les disciplines artistiques, littéraires et historiques à la remise en question et l’épreuve constante de la variété des disciplines scientifiques et techniques. L'ensemble du système académique et éducatif occidental semble avoir une grande dette envers Socrate.


Au-delà de la compréhension populaire

Ce qui précède est l'étendue de la compréhension populaire de Socrate et de la méthode socratique. Cependant, en regardant l'histoire réelle de Socrate et ce qu'il a enseigné, et les valeurs qui ont formé les bases de sa méthode, nous constatons que cette compréhension populaire est sérieusement lacunaire. On y fait généralement peu ou pas mention de la moralité, de la vertu, de la croyance dans le bien objectif, ou de la croyance en Dieu ou aux dieux chères à Socrate et au centre de sa pensée et de sa méthode.


C'est peut-être la faute de son élève Platon. Les idées de Socrate ne sont pas faciles à trouver car il n'a rien écrit lui-même. Ce qu'il a dit n'a été enregistré que par des élèves comme Platon. Mais Platon n'est généralement pas fiable pour comprendre Socrate puisqu'il a souvent utilisé le personnage de Socrate dans ses dialogues, comme un personnage dans une pièce de théâtre-pour expliquer ses propres idées plutôt que de créer un dossier historique précis de Socrate.


Néanmoins, les écrits d'un autre élève de Socrate, Xénophon, révèlent ce qui semble être de véritables tentatives d'enregistrement historique de ce que Socrate voulait vraiment dire. À partir de ces écrits, nous trouvons la base de ce que l'on appelle peut-être plus justement la Méthode socratique.

 
"Socrate arrache Alcibiades à l'étreinte du plaisir sensuel ", 1791, par Jean-Baptiste Regnault. (Domaine public)


Un rejet de la déviance et de la débauche sexuelles

Pourquoi Socrate a-t-il été forcé de boire le poison ? Pourquoi certains Athéniens puissants étaient-ils si fâchés contre lui ?


L'exemple de Critias, l'un des 30 souverains d'Athènes, en est un bon indice. Xenophon le décrit comme "un homme extrêmement enlisé dans la débauche." Il était également un ancien élève de Socrate, qui l'avait une fois protégé de l'exécution. Critias avait eu une relation sexuelle inappropriée avec un beau jeune homme.


Après que les critiques modérées de Socrate aient été ignorées par Critias, Socrate le réprimanda. Xénophon écrit que Socrate, "mû par un zèle fervent pour la vertu, explosa en un langage déclarant aussitôt son propre sens intérieur de la décence et de l'ordre, et la honte monstrueuse de la passion de Critias."


Quant à l'abus de drogues ou à l'abus d'alcool, Socrate posait la situation du choix d'un général ou d'un serviteur. On ne choisirait jamais "un homme adonné au vin ou aux femmes, et qui ne pourrait supporter la fatigue et les épreuves" pour défendre son pays et sa vie ou choisir un tel homme comme serviteur.


Pourquoi, alors, devrions-nous attendre moins de nous-mêmes ? Il disait qu'une telle personne dégénérée ou "homme débauché" est pire qu'un voleur, qui au moins s'enrichit lui-même en faisant du mal à quelqu'un d'autre. La personne dégénérée se blesse lui-même et blesse les autres. Socrate explique :

    Qui donc peut se réjouir en compagnie de celui qui n'a d'autre distraction que de manger et de boire, et qui préfère la conversation d'une prostituée à celle de ses amis ? Ne devrions-nous donc pas pratiquer la modération avant tout, car c'est le fondement de toutes les autres vertus ; car sans elle, que pouvons-nous apprendre de bon, que pouvons-nous faire qui soit digne de louanges ? L'état de l'homme plongé dans le plaisir sensuel n'est-il pas une condition misérable tant pour le corps que pour l'âme ?


 
Socrate essaya d'enseigner à de jeunes hommes connus pour leur extravagance et moralité douteuse, comme Alcibiades. "Alcibiades enseigné par Socrate, 1776, par François-André Vincent. Musée Fabre. (Domaine public)


Croyance en Dieu et au surnaturel

Il arrive aujourd'hui que les croyances religieuses traditionnelles soient perçues comme étant en désaccord avec le monde universitaire et la science. Pourtant, de telles vues athées sont en contradiction avec Socrate et la méthode socratique. En regardant l'histoire et les faits, le questionnement de Socrate et la méthode socratique n'ont jamais eu pour but de remettre en question l'existence de Dieu ou des dieux, l'institution de la croyance religieuse, et le surnaturel.


Socrate a soutenu intensément l'existence de Dieu en s'adressant à Aristodème, dont on disait qu'il ne priait jamais les dieux ni ne consultait les oracles et se moquait de ceux qui le faisaient. Socrate a commencé par l'argument classique selon lequel les êtres vivants, la nature et l'univers sont si bien ordonnés qu'ils impliquent nécessairement l’existence du grand Créateur invisible. Socrate a dit : " Avec quelle sagesse l'oreille est-elle formée pour recevoir toutes sortes de sons, et n’être remplie d'aucun, à l'exclusion des autres ".


Socrate a ensuite poussé l'argument un peu plus loin :

    Pensez-vous donc qu'il n'y ait pas ailleurs un être intelligent ? En particulier, si vous considérez que votre corps n'est qu'un peu de terre prélevée de cette grande masse que vous voyez. L'humidité qui vous compose n'est qu'une petite goutte de cet immense amas d'eau qui fait la mer ; en un mot, votre corps ne contient qu'une petite partie de tous les éléments, qui sont ailleurs en grande quantité. Il n'y a donc rien d'autre que votre seule compréhension, qui, par un merveilleux coup de chance, a pu vous arriver de je ne sais d'où, s'il n’y en avait pas ailleurs, et peut-on dire alors que tout cet univers et tous ces corps si vastes et nombreux ont été disposés dans un tel ordre, sans l'aide d'un Être intelligent, et par pur hasard ?


L'argument élégant de Socrate ici était étonnamment en avance sur son temps. Comme la terre et l'humidité dont il a parlé, nous trouvons en effet tous les éléments chimiques et atomiques qui composent les humains ailleurs dans l'univers, et à cause d'eux, nous trouvons aussi un plus grand niveau de complexité requis pour vivre. Ceci rend l'argument de Socrate pour l'existence du Créateur encore plus puissant aujourd'hui. Sa référence au "simple hasard" semble aussi préfigurer la montée de la théorie évolutionniste, qui dépend de mutations aléatoires presque innombrables - la chance, pour ainsi dire.


Socrate en appelait aussi au simple fait que les gens à travers l'histoire (même lorsqu'il regardait en arrière comme nous le regardons rétrospectivement) tous croyaient en les êtres divins et trouvaient généralement utile et bonne la foi en ces derniers, et dans le surnaturel, comme les oracles et les présages.


Il dit : "Ne savez-vous pas que les républiques et les peuples les plus anciens et les plus sages ont été aussi les plus pieux, et que l'homme, à l'âge où son jugement est le plus mûr, a donc le plus grand penchant pour le culte de la Déité ?"


Aujourd'hui, nous pouvons dire la même chose de la croyance de Socrate en Dieu et des arts et de la culture exquis de l'âge d'or grec où il a vécu.


La liberté de toutes dépendances et attachements

Socrate a sincèrement évalué la difficulté de s’affranchir des dépendances, et il croyait qu'à travers un "exercice constant", on pouvait surmonter ses propres faiblesses. Il se vantait de lui-même : "Je vous le demande, y a-t-il quelqu'un d'autre que vous connaissiez qui soit moins asservi que moi aux appétits du corps ?"


En une autre occasion, le riche athénien Antiphon se moqua de Socrate, disant que Socrate menait une vie misérable avec des aliments et des boissons de piètre qualité, portant les mêmes vêtements en été et en hiver, et sans accepter d'argent de ceux à qui il enseignait. Antiphon plaisanta : " Vous vivez selon un régime qu'aucun valet n'accepterait d'un maître qui le traiterait de la même manière." Il s’en est également pris aux étudiants de Socrate, disant qu'ils n’apprenaient de Socrate que comment rendre leur vie misérable.


Au lieu d'être offensé, Socrate a loué sa propre simplicité spartiate, sa capacité à supporter les épreuves et son rejet des plaisirs sensuels. Il a dit : "Je passe mon temps plus agréablement dans des choses dont le plaisir ne prend pas fin dans le moment de la jouissance, et qui me font en outre espérer recevoir une récompense éternelle... Maintenant, pensez-vous que quoique ce soit là puisse vous offrir une satisfaction équivalente à la conscience intérieure de s'améliorer quotidiennement en vertu et d`acquérir la connaissance et l`amitié des meilleurs des hommes ?"


De plus, Socrate demanda à Antiphon s'il préférait avoir quelqu'un comme lui ou quelqu'un comme Socrate comme soldat pour défendre sa vie. Antiphon ne put pas répondre. La réponse, bien sûr, est que la capacité de Socrate à endurer des épreuves et à se libérer de ses dépendances offrait un modèle pour le soldat et le citoyen parfait. Socrate avait l'opinion la meilleure et la plus forte, au sens propre comme au figuré.


Enfin, dans son dialogue avec Antiphon, Socrate différenciait le bonheur d'Antiphon du sien :

    On pourrait penser, Antiphon, que vous croyez que le bonheur consiste à bien manger et à bien boire, et à mener une vie coûteuse et splendide. Pour ma part, je suis d'avis que n'avoir besoin de rien du tout est une perfection divine, et qu'avoir besoin de peu est approcher de très près la Déité, et il s'ensuit donc que, comme il n'y a rien de plus excellent que la Déité, ce qui s'en rapproche le plus est également le plus proche de l'excellence suprême.


Ainsi, pour Socrate, il semble que le vrai bonheur soit l'abandon de ses attachements terrestres.


Il est intéressant de noter aussi que Socrate appréciait la capacité d'abandonner les dépendances et l'attachement, mais qu'il n'a pas délibérément recherché la précarité. Il avait la citoyenneté (ce qui était un grand privilège dans l'Athènes antique), une certaine richesse, des terres, une femme et des fils, et il aimait manger et boire comme les autres, mais il n’en était pas dépendant.


Xénophon a écrit que Socrate n'avait pas, comme d'autres, "des occasions si fréquentes de chagrin et de repentir". Il avait servi son pays honorablement à la guerre et appréciait aussi les beaux-arts, comme la peinture - dont il disait que peindre des choses bonnes et honnêtes donne le plus de plaisir - et les sculptures grecques anciennes, qu'il louait pour leur "merveilleuse vivacité".


Au-delà de la philosophie

Comme on peut le voir, les enseignements de Socrate et ce que l'on peut appeler la méthode socratique sont fondés sur la morale. Un questionnement rigoureux et impartial ne suffit pas. En son temps, Socrate était appelé un philosophe et nous l'appelons ainsi aujourd'hui.


En fait, du point de vue du présent, ce terme est peut-être tout à fait erroné. Il serait plus juste de l'appeler un saint sage, un grand maître des enseignements profonds qui ont été transmis du ciel. Il a lui-même insisté, disait Platon, qu'il faisait ce qu'il faisait par devoir envers Dieu et que "seul Dieu est sage". "Dieu m'ordonne d'accomplir la mission du philosophe de chercher en moi-même et les autres hommes "


Une telle recherche, fondée sur la moralité et la spiritualité traditionnelles, dépasse de loin cette discipline académique connue aujourd'hui sous le nom de philosophie et les limites de ce que l'on appelle aujourd'hui la méthode socratique. Une mission aussi profonde est cruciale pour comprendre le vrai Socrate et la vraie méthode socratique.

 
"La mort de Socrate", première moitié du XVIIIe siècle, par Gianbettino Cignaroli. Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts, Budapest. (US-PD)


Sauf indication contraire, toutes les citations sont tirées de "The Memorable Thoughts of Socrates" de Xenophon..” Les citations peuvent avoir été légèrement adaptées pour des raisons de style par l'auteur. Evan Mantyk est professeur d'anglais à New York et président de la Society of Classical Poets.


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