Confucius n’habite plus ici
 

Confucius n’habite plus ici

Statue de Confucius à Wen Miao, le temple confucéen à Shanghai. (Sebastian de Stigter/iStock/Thinkstock.com)


Dans la Chine d’aujourd’hui, le philosophe Confucius est de retour. Pour marquer son 2565ème anniversaire (en septembre 2014), le président Jinping, a rendu hommage au sage lors d’une conférence internationale organisée à cette occasion. Le " Confucianisme" a déclaré Xi, est la clé pour " comprendre les caractéristiques nationales des Chinois ainsi que les racines historiques du monde spirituel des Chinois d’aujourd’hui."


Mais malgré toute la ferveur de ses défenseurs contemporains, il est improbable que le Confucianisme, en tant que théorie morale sérieuse, influe significativement sur le caractère de la société chinoise moderne.


L’histoire du retour

La renaissance confucéenne qui a commencé dans le milieu des années 1980 a été savamment décrite tant par des sinologues que par des journalistes.


La meilleure référence académique est le magistral “Lost Soul: ‘Confucianism’ in Contemporary Chinese Academic Discourse’" (en français " Esprit perdu : ‘le Confucianisme dans le discours académique contemporain chinois’) de John Makeham, lequel illustre comment les intellectuels en Chine et hors de Chine ont travaillé depuis les années 1980 à ressusciter la pensée confucéenne en Chine à la suite de sa brutale répression sous le dirigeant communiste et fondateur de la République populaire, Mao Zedong.


Ce qui ressort clairement de son travail est que l'impulsion pour réinventer la tradition confucéenne n’est pas juste un cynique complot du gouvernement chinois pour soutenir sa légitimité- bien qu’il le soit aussi. Le fait est qu’il y a une variété de forces sociales qui voient dans le Confucianisme une source potentielle d’identité culturelle durable et de continuité historique apaisante dans un monde moderne turbulent.


L’écrivain New-Yorkais Evan Osnos, dans son nouveau livre “Age of Ambition”, nous montre juste à quel point les nouveaux confucianistes sont divers.


Il décrit le Temple de Confucius à Beijing, qui remonte au 14ème siècle mais est tombé dans la décrépitude durant la Révolution culturelle (1966–1976.) Il a aujourd’hui été restauré mais son directeur est davantage un entrepreneur qu’un adepte.


En tant que fonctionnaire mineur du Parti communiste, il se doit d’assurer que les activités du temple sont politiquement correctes. Mais en créant de nouveaux " rituels" publics, il prend une certaine liberté artistique. Il compose le confucianisme au fur et à mesure : quelques citations hors contexte par ci, quelques nouveaux numéros de danse par-là, un peu de fausse musique classique pour maintenir le moral des troupes. Une pâle compréhension du passé est formée pour convenir aux nécessités sociales et commerciales du présent.


Mais qu’est-ce que le Confucianisme ? Et à quoi ressemblerait un retour plus authentique de la moralité confucéenne ?


L’éthique confucéenne

Ce sont de vastes questions qui occupent les vies intellectuelles entières de très sérieux érudits.


Le Confucianisme lui-même n’est pas une chose singulière : il s’est ramifié et a permuté au cours des siècles en une variété d’expressions. Peut-être que ses éléments les plus essentiels, cependant, sont ceux qui prônent le comportement conscient éthique focalisé sur le fait de cultiver nos relations affectives les plus proches, tout spécialement avec notre famille, nos amis et nos voisins.


De nombreux experts commencent leur description de l’éthique confucéenne par la notion de " ren," qui peut être traduit par "humanité" ou "bonté"ou "droiture". Elle suggère dans sa structure même que les humains sont toujours intégrés dans des contextes sociaux : le côté gauche du caractère est "personne", le côté droit "deux". Nous ne sommes pas complètement autonomes et capables d’autodétermination. Mais plutôt, nous trouvons le meilleur de nous-mêmes lorsque nous répondons aux besoins de ceux qui nous sont les plus proches.


Comme Confucius le dit dans les Analectes 6:30 :


La personne humaine veut se tenir debout, et donc elle aide les autres à se tenir debout. Elle veut la réussite et donc elle aide les autres à réussir.


L’impératif de faire le bien par d'autres est d’une importance centrale pour Confucius. Nous ne devrions pas être distraits par le gain matériel égoïste ou le statut social ou le pouvoir politique dans notre effort pour maintenir et reproduire l’humanité dans le monde. Et c’est là où les exigences de la vie moderne obstruent la réalisation des idéaux confucéens dans la Chine d’aujourd’hui.


Là où le Confucianisme entre en conflit avec la réalité contemporaine

Dans le monde politique, le Parti communiste au pouvoir a, de façon plutôt ironique, embrassé la renaissance confucéenne. Les invocations de la rectitude socialiste mao-marxiste sonnent creux aujourd’hui dans une société troublée par la transformation économique néo-libérale et capitaliste de copinage.


Autant dire que l’”ascension de la Chine”est revenue à sa grandeur historique, en créant toute sortes de possibilités pour connecter le présent chinois au passé chinois, y compris le Confucianisme, aussi forcées que les allusions puissent être.

Il y a une décennie, le Président Hu Jintao a commencé à chanter les louanges de la Chine comme étant une "société harmonieuse" en résonance avec l’idéalisme confucéen. Plus récemment, Xi a régulièrement cité les textes classiques pour soutenir son image exemplaire de leadership érudit civilisé ;


Mais ces références officielles à Confucius, même si elles sont quelque chose de plus qu’une simple posture politique, ne peuvent pas contrebalancer les changements sociaux et culturels plus puissants qui balaient toute la Chine. La modernisation rapide dans toutes ses manifestations- la commercialisation, l’urbanisation, la mobilité sociale, l’ascension de l’individu – ont fondamentalement transformé les contours de la société chinoise.


Un fossé culturel béant s’est ouvert entre la génération des vingt et quelques années et leurs aînés. Les plus jeunes prennent pour acquises certaines libertés sociales et culturelles pour se définir eux-mêmes vis-à-vis d’eux-mêmes. Ils sont trop occupés à concourir pour des postes dans les universités d’élite ou à rivaliser pour les meilleurs emplois pour remplir leurs devoirs filiaux. Les liens sociaux et familiaux s’effilochent. Les maisons de retraite sont une industrie florissante.


On parle beaucoup parmi les groupes de tous âges d’une "crise morale " dans une société qui a perdu ses comportements normatifs à mesure que l’économie, la société et la culture (bien que ce ne soit pas le cas du système politique) volent abruptement en éclat et se reconstituent.


Certains Chinois désirent peut-être un cadre éthique confucéen stable, mais il n’y a pas de base réelle pour le promulguer et l’institutionnaliser. Les incitations matérielles érodent les relations sociales, un changement constant déstabilise la continuité morale.


Historiquement, le Confucianisme était inscrit dans une société agraire, un entrelacement complexe de familles et de villages, et les petites villes de marché trempaient dans les anciennes croyances culturelles. Au pinacle du pouvoir politique, le Fils du Ciel (c’est à dire l’empereur) veillait sur Tout Sous le Ciel (c’est à dire l’empire) avec l’aide d’une élite confucéenne éduquée. Ce monde a été détruit d’abord par la guerre civile et l’invasion étrangère puis par le fanatisme Maoïste révolutionnaire du 20ème siècle.


La Chine aujourd’hui se modernise à une vitesse vertigineuse. Tout ce qui était solide dans le passé confucéen est parti en fumée. Dans le tumulte du présent, Confucius est revenu, mais seulement comme un vague bien qu’inatteignable désir d’une identité culturelle plus stable.


Sam Crane professeur de sciences sociales au Williams College. Cet article a été originellement publié sur The Conversation. Lire l'article original

Texte français : Clearharmony

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