David Matas: La Chine retourne sa veste au sujet du trafic d’organes de prisonniers

David Matas, un avocat canadien récompensé, défenseur des droits de l’homme et co-auteur du livre Prélèvements meurtriers : Prélèvements d’organes sur les pratiquants de Falun Gong en Chine (Woody Wu/AFP/Getty Images)

Les réflexions suivantes ont été préparées pour la tournée de présentation d’un livre au Japon effectuée du 2 au 6 juin 2014. Elles sont extraites d’un discours plus complet donné lors d’une conférence publique à l’Université de Toronto en mai dernier, disponible ici.


Je voudrais aborder deux sujets: les preuves que des pratiquants du Falun Gong sont tués pour leurs organes; et les récents développements en Chine dans ce domaine.


Preuves

Le Falun Gong est un ensemble d’exercices reposant sur une base spirituelle, lancé en 1992 grâce aux enseignements de Li Hongzhi. À ses débuts, la pratique était encouragée par le Parti communiste, mais celui-ci en a fait la cible de répressions en 1999 à cause de sa popularité grandissante. Une femme, portant le pseudonyme Annie, a déclaré publiquement à Washington en mars 2006 que son ex-mari avait prélevé la cornée de pratiquants du Falun Gong entre 2003 et 2005 à l’hôpital Sujiatun de la ville de Shenyang, province du Liaoning. D’autres médecins avaient prélevé d’autres organes. Les pratiquants de Falun Gong étaient tués au cours de cette opération et leurs corps étaient incinérés. Les organes ont été vendus à des prix élevés aux touristes de transplantation. Le régime chinois a immédiatement nié ce dont Annie a témoigné.


Peu après, la Coalition pour enquêter sur la persécution du Falun Gong (CIPFG), une ONG basée à Washington, a demandé à David Kilgour et moi-même d’enquêter pour vérifier si les propos d’Annie étaient vrais. Nous avons tous deux accepté la proposition, avons conduit des recherches et avons conclu que des pratiquants du Falun Gong ont été – et sont encore – tués pour leurs organes. Les résultats de cette enquête sont exposés dans les deux livres qui sont en vente aujourd’hui: Prélèvements meurtriers et Organes de l’État. Je remercie les éditeurs «Aspect» et «Jiyuusha» pour la publication des versions japonaises de ces deux ouvrages.


Prélèvements meurtriers est la troisième et la plus récente version du rapport que nous avons rédigé avec David Kilgour. Après sa publication, le Dr Torsten Trey a fondé l’ONG DAFOH (Doctors against Forced Organ Harvesting).


Organes de l’État est un ensemble d’articles écrits par des auteurs du monde entier, avant tout des professionnels de la transplantation d’organes. Ce livre a été édité par Torsten Trey et moi-même. Bien qu’il serait trop long de parler de tous les éléments de ces livres qui nous amènent à conclure que des pratiquants du Falun Gong sont tués pour leurs organes, je vais quand même en mentionner quelques-uns.


Les enquêteurs ont appelé des hôpitaux partout en Chine, déclarant faire partie de la famille de patients en attente de transplantation. Ils ont demandé aux hôpitaux s’ils avaient des organes de pratiquants du Falun Gong à disposition, en expliquant que ceux-ci sont en bonne santé grâce aux exercices qu’ils pratiquent et qu’ainsi, leurs organes sont de bonne qualité. Nous avons enregistré, transcrit et traduit des aveux venants de toute la Chine.

  • Des détenus pratiquants et non-pratiquants du Falun Gong qui ont pu être libérés et quitter la Chine ont déclaré que:
  • 1. Durant la détention, les autorités faisaient systématiquement passer des tests sanguins aux pratiquants du Falun Gong et examinaient leurs organes, ce qui n’était pas le cas pour les autres détenus. Ces tests sanguins et examens d’organes ne pouvaient pas être pour la bonne santé des détenus puisqu’ils avaient été torturés au point d’abjurer, mais ils seraient toutefois nécessaires pour la transplantation d’organes.


    2. Pour éviter de nuire à leur entourage, de nombreux détenus pratiquants du Falun Gong ont refusé de révéler leur identité. Les pratiquants venus de la Chine entière pour faire appel ou protester sur la place Tiananmen à Pékin étaient systématiquement arrêtés. Ceux qui révélaient leur identité à leurs ravisseurs étaient renvoyés dans leur région et leur entourage proche était alors impliqué et pénalisé par leurs activités liées au Falun Gong.


    En conséquence, un grand nombre de détenus pratiquants du Falun Gong sont restés sans identité auprès des autorités. De surcroît, aucun de leurs proches ne savait où les détenus se trouvaient. Ce groupe de personnes est particulièrement peu défendu, même par la législation chinoise, et constitue une source directe pour les prélèvements d’organes.


    3. Selon leurs geôliers, les pratiquants de Falun Gong ne sont pas des êtres humains dignes dont les droits et la dignité doivent être respectés. Le Parti communiste s’est engagé dans une campagne nationale et internationale prolongée, persistante et amère qui cherche à propager la haine envers le Falun Gong. Cette campagne a entraîné leur marginalisation, leur dépersonnalisation et leur déshumanisation aux yeux de nombreux citoyens chinois.


  • Les patients interviewés qui sont allés en Chine pour des transplantations ont dit que:
  • 1. Il faut attendre plusieurs jours, parfois plusieurs semaines pour recevoir un organe en Chine. Partout ailleurs dans le monde, il faut attendre des mois, voire des années. Une si courte attente pour recevoir l’organe d’un donneur décédé signifie que celui-ci est tué pour cette transplantation.

    2. Le domaine de la transplantation est largement militarisé en Chine. Les hôpitaux qui ont des stocks d’organes disponibles sont souvent les hôpitaux militaires. Même dans les hôpitaux civils, les chirurgiens sont souvent issus du personnel de l’armée. Les militaires partagent une culture commune avec les gardiens de prison et ont un accès privilégié aux prisonniers et à leurs organes, contrairement aux hôpitaux civils et aux citoyens. En Chine, l’armée représente un conglomérat de commerces et la vente d’organes est une importante source de fonds.

    3. Une confidentialité excessive est assurée autour de la transplantation en Chine. L’identité des médecins est inconnue. Les patients n’ont pas le droit d’apporter leur médecin personnel. Avant que notre rapport ne soit publié en 2006, les médecins chinois fournissaient des documents aux patients, les informant du traitement suivi et conseillé. Après la publication de notre rapport, ces lettres ont cessé.

  • • Les normes et mécanismes qui devraient être mis en place pour empêcher ces abus ne sont pas appliqués, ni en Chine ni à l’étranger. Les abus de transplantations d’organes à l’échelle internationale devraient être considérés de la même façon que le tourisme sexuel infantile, qui est pour chaque pays un délit aux conséquences extraterritoriales.

  • D’un côté, il y a les abus de transplantations d’organes qui peuvent être effectué sans conséquence légale. D’un autre côté, il y a beaucoup d’argent à tirer de ces abus, ainsi que des patients désespérés en attente de transplantation. Cette combinaison est un moyen de persécuter les plus vulnérables. Il devient nécessaire d’introduire des normes et des mécanismes pour empêcher ces abus.


    Il n’existe pas d’autre explication au nombre de transplantations que la source des organes se trouve chez les pratiquants de Falun Gong. La Chine est le second pays au monde en termes de nombre de transplantations, derrière les États-Unis. Et pourtant, jusqu’en 2010, la Chine n’avait aucun système de don d’organes après le décès. Même aujourd’hui, ce système fournit un nombre d’organes relativement bas. Jusqu’en 2013, la Chine n’avait pas de système de distribution d’organes. Le système de distribution d’organes qui est en place aujourd’hui se limite au petit nombre d’organes donnés et ne distribue pas les organes prélevés sur les prisonniers. La loi autorise les donneurs en vie à ne donner qu’à leurs parents mais le déconseille officiellement, car la santé des donneurs pourrait en subir les conséquences.


    Le régime chinois a d’abord adopté la position selon laquelle tous les organes provenaient de dons, même s’il n’existait encore aucun système de don d’organes à l’époque. Il a ensuite admis que le nombre démesuré d’organes destiné aux transplantations en Chine provenait de détenus, mais assurait que tous les organes provenaient de détenus condamnés à mort. Les pratiquants du Falun Gong étaient condamnés à de courtes peines pour avoir perturbé l’ordre social, voire à aucune peine.


    Pourtant, le nombre de prisonniers condamnés à mort puis exécutés qui aurait été nécessaire pour fournir un tel nombre de transplantations en Chine est bien plus grand que les statistiques et estimations de condamnations à mort les plus exagérées. Qui plus est, ces dernières années, le nombre de condamnations à mort a baissé mais le nombre de transplantations, malgré une courte pause en 2007, est resté constant.


    Je ne suis pas ici pour prouver que les pratiquants du Falun Gong sont tués pour leurs organes. Il ne m’appartient pas d’expliquer où la Chine trouve les organes destinés à la transplantation. Mais elle les trouve. C’est au régime chinois d’expliquer cela. Mais il refuse de s’exprimer. Le régime chinois refuse de fournir des statistiques sur ce qu’il déclare être la source première d’organes – la peine de mort – sous prétexte que ces statistiques sont des secrets d’État.

    Derniers développements

    En août 2009, le ministre adjoint à la Santé Huang Jiefu a déclaré au China Daily que les prisonniers ne sont «absolument pas une source d’organes appropriée aux transplantations».[1] En août 2013, Huang Jiefu a déclaré publiquement qu’au mois de novembre suivant, la Chine commencerait à mettre un terme à l’utilisation des organes de prisonniers pour les transplantations. Il a souligné que le fait de prélever des organes sur les détenus «ternit l’image de la Chine». «Je suis convaincu que d’ici peu, tout hôpital accrédité ne profitera plus des organes des prisonniers.»


    Le Parti communiste chinois – l’État – a convié la Transplantation Society, une ONG qui regroupe des professionnels de la transplantation du monde entier, à une rencontre à Hangzhou (Chine) fin octobre 2013, pour officialiser la transition des prélèvements sur des prisonniers au don volontaire. Le ministre de la Santé chinois Bin Li a débuté la réunion en annonçant l’intention du régime chinois de «cesser de dépendre des organes des prisonniers pour leurs centres de transplantation.»


    Le compte-rendu de la rencontre indiquait: «… les dirigeants de 36 centres de transplantation se sont engagés par écrit à ne plus utiliser d’organes de prisonniers exécutés. D’autres hôpitaux devraient en faire de même dans les jours à venir.»


    Suite à cette rencontre à Hangzhou, la publicité pour le tourisme de transplantation en Chine a tout de même continué. Lorsque David Kilgour et moi-même avons débuté notre travail, il était courant que les hôpitaux chinois vantent leur travail sur leurs sites web, qu’ils fassent la promotion de leurs périodes d’attente très courtes, qu’ils affichent leurs tarifs, voire qu’ils annoncent le montant que ce commerce leur rapportait. Toutes ces informations en ligne ont aujourd’hui disparu.


    Le régime chinois a réagi de différentes façons à notre recherche. L’une des plus persistantes et des plus actives est de dissimuler les informations. Lorsque nous citons un site Internet, celui-ci disparaît. Lorsque nous citons un responsable chinois, celui-ci publie une dénégation. Nous avons répertorié toutes les informations venant du régime chinois dont nous avions besoin. Les chercheurs qui souhaitent consulter les informations que nous avons rassemblées peuvent donc les retrouver dans nos archives de publication. La politique de censure systématique empêche toutefois les chercheurs de consulter ces informations depuis la Chine.


    Étant donné cette censure institutionnalisée, il était surprenant que même après la résolution de Hangzhou, un site web continue de poster des information au nom de «Omar Health Care Service». Ce site web créé en 2007 a évolué au fil des années. Il était à l’origine publié à la fois en arabe et en anglais, ce qui explique l’emploi du nom Omar. Plus tard, le site a été séparé en deux versions, une pour chaque langue.


    L’adresse du site web était www.cntransplant.com. Celui-ci faisait la promotion des transplantations effectuées à Tianjin, en Chine. Le site était facile à utiliser. On y trouvait des formulaires à remplir et un système pour transférer de l’argent. Le gros titre de la page d’accueil déclarait: «Nous sommes là pour vous assister dans la transplantation d’un rein, d’un foie ou d’un cœur en Chine. N’hésitez pas à parcourir notre site pour plus d’informations sur nos services et contactez-nous pour passer à la prochaine étape. Nous travaillons en collaboration directe avec les deux hôpitaux les plus qualifiés de Chine.»


    Le site web présentait une propagande décomplexée pour le tourisme de transplantation.


    La Transplantation Society n’a pas mis longtemps à se rendre compte qu’ils s’étaient fait avoir. En réaction aux promotions pour le tourisme de transplantation et aux autres informations publiées sur le site web du Omar Health Care, la Transplantation Society a adressé une lettre ouverte au président chinois Xi Jinping en février dernier.


    Cette lettre déclarait: «Le site web de Tianjin www.cntransplant.com continue à attirer des patients étrangers, intéressés par la transplantation d’organes… le fait que des patients étrangers subissent encore des transplantations en Chine laisse penser que certains hôpitaux enfreignent visiblement et de manière irresponsable la législation chinoise, réduisant la loi à un simple «tigre de papier». Ces centres compromettent la confiance publique et ternissent la réputation de la Chine sur la scène internationale.»


    La lettre constatait que «les compte-rendus anecdotiques de patients revenant de Chine dans leur pays d’origine avec des complications dues à des transplantations d’organes clandestins sont nombreux», en donnant un exemple. La lettre déclarait que «les médias chinois signalent que bien qu’un nouveau programme de donneurs d’organes soit en train d’être instauré, des personnes influencées par les mêmes pratiques de corruption et qui ont admis avoir dirigé la distribution d’organes ont déjà infiltré ce programme.» La lettre demandait à la Chine de remettre les choses en ordre.[2]


    La lettre de la Transplantation Society a déclenché quelques réactions. Tout d’abord, le site web du Omar Health Care a été supprimé. Je ne connais pas la date exacte de la suppression puisque je ne vérifiais pas chaque jour, mais il était encore sur la toile le 7 mai dernier. J’ai archivé chaque page du site sur mon disque dur et vous pouvez également consulter au moins la page d’accueil par vous-même en utilisant un moteur de recherche rétrospectif sur Internet.


    Un autre progrès est que le régime chinois a publiquement renoncé à son engagement à ne plus utiliser les organes de prisonniers. Huang Jiefu, l’homme responsable de la transplantation en Chine, a affirmé que plutôt que de passer des organes de prisonniers à ceux des donneurs, la Chine intégrerait les organes de prisonniers dans son système de donneurs. «Nous allons réguler le problème des prélèvements inapproprié d’organes sur des prisonniers exécutés en incluant dans le système public les dons d’organes volontaires de prisonniers condamnés à mort,» a-t-il dit.[3] Il a ajouté: «Les corps judiciaires et les ministères de la Santé locaux devraient établir des liens et autoriser les prisonniers condamnés à mort à donner volontairement des organes et être entrés dans le système informatique d’allocation d’organes.»[4]


    Au cas où ses paroles porteraient à confusion, il a développé cette idée en détail dans une interview en chinois, durant laquelle il a été interrogé sur l’engagement des 36 centres de transplantation à arrêter d’utiliser des organes de prisonniers exécutés. Huang Jiefu a déclaré que l’engagement de ces 36 centres de transplantations n’était pas de «ne pas utiliser des organes de prisonniers exécutés, mais de ne pas permettre aux hôpitaux ou aux employés médicaux d’engager des transactions privées avec des organes humains».


    Huang Jiefu a fait cette déclaration avant la publication des noms des 36 centres en avril 2014, empêchant ainsi la population d’avoir l’impression erronée que ces 36 centres allaient bel et bien arrêter de prélever des organes sur des prisonniers.


    Pour le Parti communiste chinois, le mot «don», comme beaucoup d’autres mots tels que «liberté» et «démocratie» a pris un tout autre sens. Pour le Parti, le «don» inclut le prélèvement sur les prisonniers. Ce mot est employé pour différencier les organes provenant de sources publiques des organes provenant du marché noir. Il n’est bien sûr employé de cette façon nulle part ailleurs.


    Si les prélèvements d’organes sur des prisonniers exécutés devaient cesser, alors le meurtre de prisonniers d’opinion pour leurs organes devrait aussi cesser. Le fait que les prélèvements d’organes sur des prisonniers exécutés fasse maintenant partie d’une politique officielle signifie que la possibilité d’atteindre ce petit espace pour mettre fin à l’exécution de prisonniers d’opinion pour leurs organes est perdue.


    Le domaine international de la transplantation est revenu au point de départ. Tous les efforts pour faire évoluer la Chine des prélèvements sur des prisonniers au don volontaire n’ont mené à rien. Parmi la masse d’organes provenant de source publique en Chine, certains ne viennent pas de prisonniers mais de réels volontaires. Mais, à cause de ce manque de transparence, comment peut-on déterminer le nombre exact de donneurs volontaires?


    Il faut prévoir les conséquences inévitables. Les professionnels de la transplantation ont dressé une liste complète et détaillée de politiques pour éviter toute complicité quant aux abus de transplantation à l’étranger. Plusieurs solutions légales ont été proposées, voire appliquées dans certains pays. Les politiques et les lois doivent être pleinement appliquées pour éviter toute complicité entre les pays et éviter les abus de transplantations en Chine.

    David Matas est un avocat défenseur des droits de l’homme, originaire de Winnipeg, Manitoba, Canada. Lors de la promotion du livre, il s’est rendu à Osaka, Nagoya, Yokohama, Tokyo et Saitama pour y prononcer ce discours.

    [1] Tania Branigan, Executed prisoners are main source of Chinese organ donations, The Guardian, 26 août 2009

    [2] Matthew Robertson International Transplant Community Raises Voice Against China’s Abuses, Epoch Times, 7 avril 2014

    [3] Shan Juan Govt seeks fairness in organ donor system for inmates, China Daily USA, 7 mars 2014

    [4] Matthew Robertson Top Chinese Transplant Official Says There’s No Plan to Stop Using Prisoner Organs, Epoch Times, 11 avril 2014

    Version en anglais
    David Matas: Flip Flopping in China Over Sourcing Organs From Prisoners

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