Milton et le sublime, première partie : préparation au" Paradis perdu ".

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Sublimité est un mot qui s’apparente un peu au mot "mystique" en ce sens qu'il est difficile de la définir exactement, mais la plupart d'entre nous en ont fait l'expérience. En fait, lorsque nous en faisons l'expérience, et si nous ne sommes pas émotionnellement morts, elle laisse une impression indélébile, car c'est une expérience, comme l'amour, une fois que nous l'avons eue, nous en voulons encore et encore.


Cependant, comme pour le mot "mystique", nous constatons aujourd'hui dans notre société contemporaine que le concept de sublimité est confiné à des arrière-plans hermétiques - peut-être que des érudits écrivant des articles académiques peuvent y faire référence, mais ce n'est certainement pas un concept courant dans la culture populaire.


De nos jours, quelqu'un lit-il - ou écrit-il - de la poésie pour son contenu ou sa forme sublime ? (Je me concentre ici sur la poésie, mais ce concept peut apparaître dans d'autres formes d'art, d'écrits, et dans la nature même). Dans un précédent article pour The Epoch Times, j'ai parlé de la sublimité qui apparaît lorsque la bonté, la vérité et la beauté surgissent simultanément dans une œuvre, avec une force plus ou moins égale. Lorsque cela se produit, nous faisons l'expérience de la sublimité de manière pas vraiment consciente - du moins au moment où cela se produit - parce que la faculté consciente est dépassée ; nous sommes dans un état d'étonnement ou de crainte.


Longinus (Ndt : Longin de son nom latin Cassius Dionysius Longinus) dans le célèbre essai qui lui est conventionnellement attribué, "On the Sublime", s'exprime ainsi (dans la traduction de H.L. Havell) : "Le Sublime l'élève [le lecteur ou l'observateur] près du grand esprit de la Déité " et " ajoutant un mot à un autre, jusqu'à ce qu'il ait élevé une structure majestueuse et harmonieuse - pouvons-nous nous étonner si tout cela nous enchante, partout où nous le rencontrons, et nous remplissant du sens de la splendeur, de la dignité et de la sublimité, et de tout ce qu'il englobe, acquiert une maîtrise complète de nos esprits ? ".

La page de titre d'une édition de "On the Sublime", attribuée à Longinus et traduite par William Smith, A.M. (PD-US)


Une "maîtrise complète de notre esprit" : Nous entrons dans un état d'absorption totale, et pour un temps - la durée de la lecture ou de la représentation - nous sommes perdus pour nous-mêmes.


En fait, Longinus va même plus loin lorsqu'il dit : "Lorsque nous examinons le cercle entier de la vie, et que nous voyons qu'il abonde partout en ce qui est élégant, grand et beau, nous apprenons immédiatement quelle est la véritable finalité de l'être humain. ... Pour résumer l'ensemble : Tout ce qui est utile ou nécessaire est facilement à la portée de l'homme ; mais il garde son hommage pour ce qui est stupéfiant."


Oui, nous admirons la bonté quand nous la voyons, nous préférons la vérité quand nous la décelons, et le beau est toujours le bienvenu. Ce sont là des choses utiles et nécessaires à l'humanité. La société en dépend. Mais notre hommage, notre révérence, les intérêts profonds de nos cœurs - de nos âmes - sont pour le sublime lorsque nous sommes "stupéfaits".


Ainsi, nous devrions et devons chérir toutes les œuvres de sublimité, car ce sont les formes d'art les plus élevées que nous puissions connaître. Ce sont les plus grandes formes d'expression, en fait. Nous devons donc discuter de la sublimité et souligner pourquoi certaines œuvres ou certains passages sont véritablement sublimes, et chercher à comprendre les idées sous-jacentes qui les rendent ainsi, car elles sont dignes d'être imitées.


Bien sûr, si les œuvres sont dignes d'être imitées, nous pouvons revoir leurs valeurs et commencer à comprendre ce à quoi nous pourrions aspirer, en tant que personnes et en tant que société.

L'observation de l'immensité apparente de l'univers suscite un sentiment d'émerveillement. "Wanderer Above a Sea of Fog", vers 1817, par Caspar David Friedrich. Hamburger Kunsthalle. (Domaine public)


Keats rencontre le sublime

Avant d'aborder le "Paradis perdu" de Milton, le poème le plus sublime de la langue anglaise, sans exception, j'aimerais souligner catégoriquement que la sublimité peut se produire dans de petits passages, et même dans une seule ligne lorsque le contexte le justifie. Mais je dois d'abord introduire une petite mise en garde.

Le Paradis perdu : A Poem, in Twelve Books", publié pour la première fois en 1667, par John Milton. La première édition américaine, 1777, avec la vie de Milton par Thomas Newton, D.D. Morgan Library. (Domaine public)


Longinus fournit cinq critères pour établir le sublime, mais il les fait précéder de ceci : " en supposant, bien sûr, le don préliminaire dont dépendent ces cinq sources, à savoir la maîtrise du langage. " La maîtrise du langage est essentielle, comme nous le verrons avec Milton et d'autres poètes qui s'élèvent à ce niveau.


Si nous en venons maintenant au "Paradis perdu", ce que j'aimerais faire parce qu'il s'agit de l'exemple suprême de sublimité dans la poésie de la langue anglaise, nous devons garder à l'esprit quelques commentaires que le grand critique Samuel Johnson a faits à propos de ce poème. Premièrement, selon lui, l'œuvre de Milton "n'est pas le plus grand des poèmes héroïques, uniquement parce qu'il n'est pas le premier". En d'autres termes, ce poème se situe juste un cran en dessous d'Homère.


Un portrait de John Keats (1822) par William Hilton, d'après Joseph Severn. (Domaine public)


Deuxièmement, "quel autre auteur s'est élevé si haut ou a maintenu son vol si longtemps ?". Et nous avons ici l'essence même de la sublimité : l'envol si haut et si longtemps. C'est la performance soutenue qui est si impressionnante, et cela dépend bien sûr de l'élévation du langage.


Maquette de la traduction d'Homère par George Chapman, qui a captivé le poète John Keats. (Domaine public)


Examinons un exemple beaucoup plus bref du sublime en action. Considérons le célèbre sonnet de Keats :


" Après avoir ouvert pour la première fois l'Homère de Chapman ".

"Souvent, j'avais eu vent d'une vaste étendue tenue en possession par Homère au grave front, mais jamais je n'avais respiré son air pur et serein, avant d'avoir entendu de Chapman, la voix haute et hardie. Je me sentis alors comme un guetteur des cieux quand une planète nouvelle traverse son champ de vision. Ou comme le vaillant Cortez, quand de ses yeux d'aigle, il contempla le Pacifique. Et que tous ses hommes échangeaient des regards pleins d'effarement, - en silence, sur un pic du Darien." (voir plus bas le poème en anglais)


Ici, en particulier, le dernier vers du poème de Keats est sublime. L'expérience de la lecture d'une traduction d'Homère par Chapman (poète élisabéthain) devient – alors que le poète cherche de façon imaginative "l"'image étonnante - comme Cortez et ses hommes voyant pour la première fois l'océan Pacifique : " En silence, sur un pic du Darién ".


Lorsque l'on arrive à ce dernier vers, on a beau le relire, on en est toujours émerveillé : La juxtaposition de la lecture d'un livre et de la découverte pour la toute première fois d'un nouvel océan ? Incongrue ? Non, sublime ; le silence de la sublimité où l'esprit conscient est subjugué - apaisé - et où seules l'échelle et l'ampleur de l'inconscient deviennent apparentes dans un océan vivant que les yeux de l'âme scrutent avec admiration ! Mais il n'y a qu'un seul vers, et 13 vers (14 si on inclut le titre) pour le construire. Remarquez cependant que le poème commence par la lecture d'un livre, puis progresse jusqu'à se tenir sur un " pic ", avant de contempler le vaste océan devant lui.


Et qu'est-ce qu'un "livre" ? C'est une compilation de mots, beaucoup de mots, et dans ce cas-ci, les mots de génie d’Homère. Pourtant, l'effet est de nous transporter dans un lieu d'émerveillement presque infini et de silence total. Notez ici aussi que l'océan vu est le Pacifique : "pacifiant", en d'autres termes.


D'une certaine manière, c'est comme une vision béatifique : Les mots s'effacent et une réalité plus profonde imprègne la conscience. C'est l'un des aspects du sublime en action.


Nous commençons par le plus petit, apparemment sans importance (un livre), et l'ego ou l'intellect s'élève pour le comprendre et l'embrasser. Mais la portée la plus lointaine de l'intellect ne peut atteindre que la hauteur du pic de la montagne de Darien. À ce stade, la compréhension échoue car l'océan sans limites inonde la vision et l'on est submergé.


L'intellect semble élevé et semble grand, mais comparé à la vision océanique, il est totalement inconséquent. Mais notez ici que ce qui écrase le mental, l'ego, c'est l'ordre créé que symbolise l'océan Pacifique. En d'autres termes, c'est quelque chose de bon (en raison de ses avantages), de vrai (en raison de sa réalité) et de beau (en raison de son ampleur).


Keats, qui est un grand poète, est capable de créer le sublime dans un sonnet en ordonnant ses mots et ses images de cette manière. Mais nous pouvons voir exactement le même schéma reproduit à grande échelle dans le "Paradis perdu" de Milton, et ce sera le sujet de la deuxième partie de cette série.


Le poème en anglais :

On First Looking Into Chapman’s Homer
Much have I travell’d in the realms of gold,
And many goodly states and kingdoms seen;
Round many western islands have I been
Which bards in fealty to Apollo hold.
Oft of one wide expanse had I been told
That deep-brow’d Homer ruled as his demesne;
Yet did I never breathe its pure serene
Till I heard Chapman speak out loud and bold:
Then felt I like some watcher of the skies
When a new planet swims into his ken;
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He star’d at the Pacific—and all his men
Look’d at each other with a wild surmise—
Silent, upon a peak in Darien.


James Sale a publié plus de 50 ouvrages, dont le plus récent est "Mapping Motivation for Top Performing Teams" (Routledge, 2021). Il a remporté le premier prix du concours annuel 2017 de la Society of Classical Poets, se produisant à New York en 2019. Son recueil de poésie le plus récent est "HellWard". Pour plus d'informations sur l'auteur, et sur son projet Dante, visitez le site TheWiderCircle.webs.com.


Traduit de l’anglais de
Milton and the Sublime, Part One: Preparing for ‘Paradise Lost’

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