Taipei Times Sur l'auto-censure de Hong-Kong

Par Jasper Becker

On ne voit pas encore de bottes militaires arpenter les ruelles commerçantes de Hong Kong, mais un certain vent de totalitarisme est en train de s'y déployer. Les phrases colportées sont sur toutes les lèvres: discussions sur des lois anti-subversives, contrôle des médias, dirigeants sévères pour adapter Hong Kong à ses nouvelles réalités.
Chacun lorgne vers le grand voisin du nord pour la direction du territoire et parle à voix basse d'opportunisme.
La plus grande partie du monde perdit tout intérêt pour Hong Kong après 1997, quand on vit que l'annexion par la Chine ne provoquait pas de grands changements immédiats. Toutefois, depuis une année ou deux, le rythme d'intégration au sein de la RPC s'est accéléré d'une manière significative. Ce qui se passe au sein du South China Morning Post, le plus grand journal de langue anglaise de Hong Kong, et donc représentant une jauge politique visible, offre un bon aperçu de ce qui est en train de se passer dans les institutions de Hong Kong. L'ambiance du journal a commencé à se dégrader d'une manière visible quand les plus grands responsables éditoriaux se sont faits évincer les uns après les autres.
Il serait exagéré de comparer la situation à la manière qu'avaient eu les nazis de prendre en main les institutions en Allemagne dans les années 30, et comment les gens d'alors tombaient en disgrâce, parce que personne ne disparaît dans des camps de concentration. Hong Kong reste un endroit riche et prospère. Pourtant la dictature de Beijing a fait sentir sa présence, même si ce n'est encore qu'à travers des délégués et des collaborateurs. Avant de choisir de me plaindre auprès du rédacteur en chef qui m'a mis à la porte le mois passé, j'étais également coupable de complicité. Je n'ai rien dit quand le populaire dessinateur satirique du journal (Larry Feign) s'est fait injustement écarter, et je n'ai rien dit non plus quand ce fut le tour du meilleur écrivain satirique du journal (Nury Vittachi). Je ne ressentis un malaise qu'au moment où le rédacteur en chef britannique (Jonathan Fenby) fut renvoyé et remplacé. "Je me porte encore très bien", me disais-je. "Ils me laissent encore écrire ce que je veux..." Mon travail comme chef de bureau à Beijing m'isolait des luttes ayant lieu dans les bureaux principaux de Hong Kong. De plus, travailler à Beijing implique une lutte ininterrompue de cas de consciences et de compromis. Les journalistes étrangers sont sous une surveillance constante et risquent de compromettre leurs contact. Cela veut dire qu'on commence à éviter les sujets délicats, tels que la répression du Falun Gong et de ses membres. Graduellement, vous commencez également à remarquer un changement dans le comportement de vos collègues de Hong Kong
Alors que le gouvernement proposait d'introduire une loi anti-subversive et durcissait son contrôle du service public, ils commencèrent à faire attention à ce qu'ils disaient et évitaient de parler des pressions venant d'en haut. Les rumeurs chuchotées sur les interférences quotidiennes étaient uniquement évoquées en privé.
Quelques personnes réagirent d'une manière opportuniste, voyant s'ouvrir des chances de promotion devant la disparition des collègues talentueux. Ainsi le rédacteur en chef internationalement reconnu Willy Lam, fut remplacé par un chinois, Wang Xiangwei. Ceux qui se trouvaient à l'origine de ce coup espéraient y trouver des avantages pour eux-mêmes. Ceux qui signèrent une pétition de protestation furent renvoyés peu de temps après.
Puis la direction commença à faire doucement passer le mot: le journal avait besoin de gens capables de négocier avec les sensibilités du Parti Communiste. Curieusement, quelques fonctionnaires de Beijing se plaignirent des tactiques grossières de ceux qu'on envoyait diriger Hong Kong. Il semblait que l'urgence de collaborer allait au-delà des demandes du Parti. Le ton du journal commença à changer, devenant progressivement déférent à propos des dirigeants de la Chine. Le journalisme devint de plus en plus flatteur. La direction parlait des vertus d'écrire pour permettre aux lecteurs de lire entre les lignes.
Ces changement s'accélérèrent au cours des derniers mois. Même le photographe commença à remarquer des choix photographiques différents.
Le Bureau des Affaires de Hong Kong et de Macao se chargea des correspondants du journal résidant sur la Chine continentale, demandant qu'ils soient remplacés par des chinois du pays. Ensuite ils commencèrent à offrir le contrôle sur les reportages en échange de faveurs telles que l'accès aux fonctionnaires haut placés.
Malgré l'évidence de tout ce que cela amènerait, les gens réagirent différemment. Quelques-uns refusaient d'admettre ce qui se passait, et devenaient indignés quand on soulevait le sujet. D'autres pensaient que la crise passerait s'ils gardaient la tête baissée en se compromettant.
Une sorte de fièvre de "ne pas être sur la liste" s'empare maintenant de Hong Kong, particulièrement dans le service public. Le secteur des affaires reste épargné et continue à parler avec optimisme des projets qui se présentent grâce à une meilleure intégration au pays.
Mais Hong Kong est en train d'abandonner la position unique et exceptionnelle qu'elle avait autrefois dans le monde chinois. Alors que d'autres villes chinoises deviennent plus libres et plus confiantes, Hong Kong abandonne avec soumission les libertés qu'elle détenait autrefois avec fierté.
En1997, la Chine promettait de préserver ces libertés pour 50 ans sous le slogan "un pays, deux systèmes" Maintenant Hong Kong lui-même est en train de défaire le système. Plusieurs de ses grands pontes (l'un d'eux, Robert Kuok, contrôle le Morning China Post ) remettent en question leur autonomie pour le bien de leurs affaires, même quand on ne le leur demande pas. Ils semblent aveugles à la vertu de ce qu'ils sacrifient.
Les défenseurs de la liberté détermineront la vitalité et le futur de Hong Kong. Tragiquement, de telles pertes n'apparaissent jamais sur les feuilles de bilan analysées par les comptables.

Jasper Becker, l'ancien chef de bureau de Beijing pour le South China Morning Post, est l'auteur de Hungry Ghosts.
http://www.taipeitimes.com/news/2002/05/21/story/0000136986

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