The Weekly Standard : La sordide moisson d’organes de la Chine

Le monde entier détourne les yeux. Pourquoi ?
 

24/11/2008, Volume 014, numéro 10

Bangkok

Le chauffeur de la jeep nous jauge aussitôt montés. Mon assistant de recherche est un jeune type israélien débordant de santé, donc ça doit être moi qui aie l’argent. Il me demande dans un anglais cahoteux : " une fille ? "

Non. Non pas de filles. Emmenez nous à ......

" garçon ? Kick boxeur ?"

Non. Pas de garçon, pas de kick boxeur, merci. Je suis peut-être un blanc suant et bedonnant d’un certain âge, mais en fait, je suis en chemin pour rencontrer une femme chinoise crasseuse. Elle va me raconter des histoires intimes d’humiliation, de torture et de sévices. Et ce qui est vraiment honteux c’est qu’après quelques 50 interviews avec des réfugiés de camps de travail chinois, je ne vais même pas l’écouter à fond. Je suis à Bangkok parce que les pratiquants de Falun Gong, le mouvement de renouveau bouddhiste interdit par Pékin, tend à aller vers le sud en s’enfuyant de Chine. Ceux qui sont sans passeports réussissent à traverser la Birmanie à motos et sur des arrières routes. Certains ont été interrogés par des employés des Nations Unies, mais peu ont été interviewés par la presse, bien qu’en sortant des camps de travail chinois ils veulent, et même désespérément, raconter leurs histoires. Avec cette chinoise, j’ai l’intention de diriger mes questions loin de ce dont elle souhaite parler – la persécution et la spiritualité – vers quelque chose dont elle se souviendra à peine, une partie de son expérience apparemment inoffensive : une piqûre d’aiguille, des tâtonnements dans la région de l’estomac, un rayon x, une échantillon d’urine – des tests médicaux compatibles avec des estimations de prisonniers pour le prélèvement d’organes.

Ma ligne d’enquête a commencé dans un centre communautaire de Montréal voici un an, en écoutant un chinois dans la force de l’âge du nom de Wang Xiaohua, s’exprimant doucement et tout à fait ordinaire, si ce n’est une décoloration lui couvrant le front.

Il s’est souvenu d’une scène ; Environ une vingtaine de pratiquants de Falun Gong, se tenaient devant des champs d’hiver déserts, flanqués par deux escortes armées. Au lieu de les conduire à creuser le roc et répandre du fertilisant, la police les avait entourés pour une sorte d’excursion. Presque comme des vacances. Wang n’avait jamais vu jusque là la plupart des visages des prisonniers. Ici, dans le Camp de travail forcé N°2 du Yunnan, les détenus du Falun Gong étaient soigneusement gardés en minorité dans chaque cellule afin que les criminels endurcis puissent 'travailler sur eux.'

Les pratiquants de Falun Gong avaient l’interdiction de communiquer ouvertement. Pourtant tandis que les gardes leur faisaient signe de se mettre en marche, Wang a eu l’impression que le groupe s’ébranlait comme un doux troupeau en migration. Il a regardé la terre rouge, striée de paille et de souillures humaines, les montagnes nues à l’horizon. Mais quoi qu’il y eut à l’horizon, Wang savait qu’ils n’avaient pas peur.

Après 20 minutes, il a vu une grande structure brillant à distance – peut-être était-ce un hôpital, s’est dit Wang. L’été 2001 avait été brutal dans le Sud de la Chine. Après avoir travaillé des mois sous un soleil cuisant, la tête rasée de Wang s’était sérieusement infectée. Peut-être que ça allait un petit peu mieux. Où peut-être qu’il s’y était habitué : dernièrement il ne remarquait plus que la puanteur tiède et rance de son cuir chevelu en décomposition.

Wang a rompu le silence, demandant à un des gardes si ce qu’on voyait au loin était l’hôpital du camp. Le garde a répondu calmement : " Vous savez, nous nous soucions vraiment de vous. Donc nous vous emmenons pour un examen physique. Voyez comme le parti vous traite bien. Normalement, ce genre de choses n’arrive jamais dans un camp de travail. "

A l’intérieur de l’installation, les pratiquants se sont alignés, et un par un, on leur a fait un prélèvement de sang, d’urine, un électrocardiogramme, un rayon x abdominal, et un examen des yeux. Lorsque Wang a indiqué sa tête, le docteur a marmonné quelque chose comme quoi tout était normal et est passé au patient suivant. En retournant au camp, les prisonniers se sentaient soulagés, même un peu trop sûrs d’eux, quant à ce qui venait de se passer. En dépit de toutes les tortures et des conditions brutales endurées, même le gouvernement serait forcé de voir que les pratiquants de Falun Gong étaient en bonne santé.

Ils n’ont jamais appris les résultats d’aucun de ces tests médicaux, a dit Wang un petit sourire apparaissant soudain sur son visage. C’est malgré lui. Il a survécu.

J’ai parlé avec Wang en 2007, une parmi des centaines d’interview pour un livre portant sur le 'clash 'entre le Falun Gong et l’état chinois. L’histoire de Wang n’est pas nouvelle. Deux éminents avocats des droits de l’homme canadiens, David Kilgour et David Matas, ont souligné son cas et beaucoup d’autres dans leur " Rapport sur les allégations de prélèvements d’organes de pratiquants de Falun Gong en Chine, " publié et posté sur le web en 2006.

En interviewant Wang, j’ai tiré mon chapeau aux recherches approfondies déjà faites par d’autres. Je ne m’attendais pas à voir l’histoire de Wang répétée à mesure que mes interviews progressaient, pas plus que je m’attendais à ce que la collecte d’organes se soit étendue au-delà du Falun Gong. J’avais tort.

Falun Gong est devenu largement populaire en Chine à la fin des années 1990. Pour différentes raisons – peut-être parce que l’appartenance à ce mouvement était plus importante que l’appartenance au parti communiste chinois (et se recoupait avec elle), ou parce que l’héritage de Tiananmen n’était pas résolu, ou parce que 70 millions de personnes ont soudain semblé chercher un chemin de réalisation (autre que l’argent) – le parti a décidé de l’éliminer. En 1998, le parti a tranquillement annulé les licences d’affaires des gens qui pratiquaient Falun Gong. En 1999 sont arrivées les arrestations massives, la confiscation des biens, et la torture. Puis, dès 2000, comme le mouvement répondait en devenant plus ouvertement activiste, manifestant à Tiananmen et interceptant les signaux TV sur le continent, le nombre de morts a commencé à grimper, atteignant approximativement 3000 morts confirmées par torture, exécution et négligence en 2005.

100.000 pratiquants de Falun Gong se trouvaient a-t-on dit, à un moment ou un autre, quelque part dans le système pénal chinois. Comme la plupart des chiffres en provenance de Chine, c’était des estimations brutes, rendues ultérieurement peu fiables par le bavardage des déclarations et contre-déclarations. Mais un point est incontestable : La répression du Falun Gong était hors contrôle. Arrestations, condamnations et tout ce qui passait dans les centres de détention, les institutions psychiatriques, et les camps de travail, n’obéissaient à aucune procédure légale établie. En un acte de résistance passive, ou simplement pour éviter de causer des ennuis à leurs familles, de nombreux pratiquants de Falun Gong ont commencé à refuser de dire leurs noms à la police, s’identifiant simplement eux-mêmes comme " pratiquant " ou "disciple de Dafa." Lorsqu’on leur demandait de quelle province ils étaient originaires, ils disaient "l’univers." Alors pour eux, ceux qui n’avaient pas de noms, dont les familles n’avaient aucun moyen de retrouver la trace ou de s’agiter en leur faveur, il est possible qu’il n’y ait absolument rien d’écrit.

Début 2006, les premières accusations de collecte d’organes par prélèvement chirurgical à grande échelle alors que les prisonniers étaient encore vivants, bien que naturellement ils étaient tués dans le processus – sur des pratiquants de Falun Gong a émergé du Nord-est de la Chine. Les accusations ont déclenché une tempête silencieuse dans la communauté des droits de l’homme. Pourtant les accusations n’étaient pas tirées par les cheveux.

Harry Wu, un dissident chinois qui a créé la Fondation Laogai, avait déjà produit des pages de témoignages comme quoi l’état, après avoir exécuté les criminels officiellement condamnés à mort, vendait leurs reins, leurs foies, leurs cornées et d’autres parties de leurs corps à des Chinois et des étrangers, à quiconque pouvant en payer le prix. La pratique a commencé au milieu des années 80 (1980). Courant 90, avec l’utilisation d’un produit anti-rejet expérimenté par la Chine, le commerce avait progressé. Des bus de prélèvement d’organes mobiles gérés par des services de l’armée étaient communément parqués juste à côté des terrains d’exécution pour assurer que les hôpitaux militaires aient le premier choix. Ce n’était pas top secret. J’ai parlé avec un ancien officier de la police chinoise, un homme simple de la campagne, qui a dit que comme une faveur faite à un de ses amis condamnés, il avait ouvert l’arrière d’un tel bus et dézippé le sac contenant le corps. La poitrine du cadavre avait été vidée et nettoyée.

Des médecins taiwanais qui ont arrangé que des patients reçoivent des greffes sur le continent déclarent qu’il n’y avait pas de surveillance du système, pas de base de donnée centrale d’organes ni d’histoires médicales des donneurs, pas de paperasse régulant les profits médicaux. La seule question était donc, à 62000 dollars le rein frais, pourquoi les hôpitaux chinois gaspilleraient ils le moindre corps sur lequel ils pouvaient mettre la main.

Pourtant, ce qui a attiré initialement le plus de réactions des sceptiques était l’allégation que les organes étaient récoltés sur les gens avant leurs morts. Pour tous les acteurs du Falun Gong, cette assertion n’était pas si incongrue non plus. Tout expert médical sait qu’un récipiendaire est moins sujet à rejeter un organe vivant, et tout dealer de transplants confirmera que les acheteurs paieront davantage pour en avoir un. Jusqu’à récemment, de nombreux centres de transplantation chinois ont ouvertement fait la publicité de l’utilisation de donneurs vivants sur leurs sites web.

C’est pratique que la mort cérébrale ne soit pas légalement reconnue en Chine ; ce n’est que lorsque le cœur cesse de battre que le patient est effectivement considéré comme mort. Cela signifie que les médecins peuvent tirer dans la tête d’un prisonnier, comme c’était le cas, chirurgicalement, puis prélever les organes avant que le cœur ne cesse de battre. Où ils peuvent administrer l’anesthésie, prélever les organes, et lorsque l’opération est presque achevée, introduire une drogue arrêtant le cœur – la dernière méthode. D’une manière ou d’une autre, le prisonnier a été exécuté, et récolter l’organe est un jeu d’enfant. En fait, selon les médecins auxquels j’ai parlé récemment, tous bien versés dans les actuelles pratiques sur le continent, le prélèvement d’organes à vif sur des prisonniers condamnés à mort au cours de l’exécution est une routine.

Le vrai problème c’est que les accusations venaient du Falun Gong – toujours l’enfant mal aimé de la communauté dissidente. A la différence des leaders étudiants de Tiananmen et d’autres prisonniers de conscience chinois qui se sont établis dans leur exil occidental, Falun Gong a marché au son d’un autre tambour chinois. Avec ses racines dans une tradition spirituelle du cœur de la Chine, Falun Gong n’aurait jamais construit une Statue de la Liberté et paradé autour pour CNN. En fait, pour des observateurs étrangers, les relations publiques du Falun Gong véhiculaient un peu de la culture grossière du Parti communiste : une perception que les pratiquants tendaient à exagérer, pour créer des tableaux de torture directement sortis d’un opéra de la Révolution culturelle, et lançant des slogans plutôt que des faits.

Pour différentes raisons, certaines valides, d’autres honteuses, la crédibilité des réfugiés persécutés a souvent été mise en doute en Occident. En 1939, un fonctionnaire des affaires étrangères britanniques parlant pour la majorité, décrivait les juifs, comme des témoins peut-être pas entièrement fiables. Durant le Grand Bond en avant, des réfugiés émaciés de Chine continentale se sont déversés à Hong Kong, se plaignant de villages désertés et de cannibalisme. Les journalistes occidentaux modérés ont ignoré ces récits comme subjectifs et biaisés.

Les plaintes d’un adepte d’un renouveau spirituel comptent apparemment encore moins que le témoignage d’un paysan ou d’un juif. Par conséquent, lorsque Falun Gong a révélé que l’épouse d’un médecin déclarait que son mari, un chirurgien, avait prélevé des milliers de cornées sur des pratiquants dans un hôpital du Nord est de la Chine du nom de Sujiatun, l’allégation a rencontré un scepticisme prudent de la communauté dissidente et un silence presque total de la presse occidentale (à l’exception de ce magazine et du National Review).

Alors qu’un comité du Falun Gong se lançait dans un mode pleinement investigateur, les avocats canadiens Kilgour et Matas ont compilé une accumulation de témoignages dans leur rapport. Cela incluait des transcriptions d’appels téléphoniques enregistrés dans lesquels des médecins chinois confirmaient que leurs donneurs d’organes étaient jeunes, sains et pratiquaient le Falun Gong ; un témoignage écrit d’ expériences de pratiquants de Chine continentale en détention , une explosion de l’activité de transplantation d’organes coïncidant avec un accroissement du nombre d’incarcérations de pratiquants du Falun Gong - des clients internationaux attendant pas plus d’une semaine pour un tissus compatible (dans la plupart des pays, les patients attendaient plus d’un an). Finalement, Kilgour et Matas ont comparé le nombre d’exécutions en Chine (essentiellement constant, selon Amnesty International) et le nombre de transplantations. Cela laissait un écart de 41.500 cas inexpliqués sur une période de cinq ans.

Ce rapport n’a jamais été réfuté point par point, pourtant la vaste majorité des activistes des droits de l’homme ont gardé leur distance. Puisque les allégations du Falun Gong étaient suspectes, les assertions de leurs alliés étaient suspectes. Les médecins de la transplantation ayant déclaré avoir des donneurs du Falun Gong dans leur sous-sol ? Ils disaient juste ce que les potentiels récipiendaires d’organes voulaient entendre. Les témoignages écrits des pratiquants ? Ils avaient été mis au point par des activistes. La hausse de l’activité de transplantation d’organes ? Peut-être était-elle simplement mieux rapportée. L’écart entre les exécutions et les transplantations ? Comme me l’a demandé un érudit des droits de l’homme respecté, pourquoi Kilgour et Matas utilisent-ils l’estimation du nombre d’exécutions en Chine d’Amnesty International pour suggérer que le taux d’exécutions est demeuré constant pendant dix ans ? Même Amnesty reconnaît que leurs chiffres peuvent représenter une grossière sous-évaluation. Peut-être qu’il n’y a pas d’écart du tout.

Finalement, pourquoi aucun véritable témoin, un médecin ou une infirmière qui avaient réellement opéré des pratiquants de Falun Gong, ne s’était présenté ? Sans une telle preuve (bien que la crédibilité d’un tel individu puisse toujours être mise à mal, même avec des documents la soutenant), les défenseurs des droits de l’homme ont prétendu qu’il n’y avait pas de raison de prendre l’histoire au sérieux. Il n’y avait certainement pas de raisons suffisantes pour que le Président Bush mentionne le prélèvement d’organes dans son discours de droits de l’homme à la veille des Jeux Olympiques.

Les critiques avaient soulevé des points de discussion légitimes. Mais aussi le gouvernement chinois : suite à leur toute nouvelle admission en 2005 que des organes étaient prélevés sur des prisonniers condamnés à mort ordinaires, et après avoir émis leurs dénis prévisibles de prélèvement d’organes du Falun Gong, Pékin a soudainement passé une loi en juillet 2006 interdisant la vente d’organes sans consentement du donneur.

Trois choses se sont produites. L’approvisionnement en organes s’est resserré. Les prix ont doublé. Et les transplantations ont continué. Donc à moins qu’il y ait eu un changement culturel radical depuis 2004, lorsqu’un reportage chinois a trouvé qu’1.5 pour cents seulement des reins transplantés étaient des donations de proches, les organes en vente doivent quand même provenir de quelque part. Assumons de ses prisonniers – c’est ce que pensent les médecins taiwanais – et théorisons que la nouvelle loi était un signal : Obtenez vos formulaires de consentement et cessez de récolter les organes du Falun Gong. Pour l’instant.

Et les critiques disaient une chose juste : la précision est une illusion. Aucune conversation enregistrée avec un docteur du continent n’est hors de doute. Tous les témoins de Chine ont des motifs divers, toujours. Et, là encore, aucun nombre venant de Chine, même celui du dernier paragraphe ne peut être considéré comme définitif.

En fait, toute l’investigation doit être comprise comme en étant encore à sa première, je dirais même primitive, étape. Nous ne connaissons pas vraiment l’échelle de ce qui est en train de se produire. Pensez à 1820, lorsqu’une poignée de médecins, de scientifiques et de chasseurs de fossiles amateurs essayaient de tirer un sens de preuves suggestives éparpillées et d’une pile d’os incohérents. Vingt deux ans allaient passer avant qu’un paléontologue anglais en vienne à inventer le terme "dinosaure " - " terrible lézard " – et l’étude moderne de ces créatures disparues a connu une sérieuse avancée. Ceux d’entre nous qui faisons une recherche sur la récolte d’organes issus de donneurs non consentants en Chine sommes comme les premiers chasseurs de dinosaures. Nous ne travaillons pas en étroite consultation mutuelle. Nous sommes encore en train d’attendre que ne serait-ce qu’un médecin ayant récolté des organes de prisonniers de conscience encore vivants émerge de Chine continentale. Jusque là, nous n’avons même pas d’os de dinosaures. Mais nous avons des indices. En voici quelques uns que j’ai trouvés.

Qu Yangyao, une professionnelle chinoise s’exprimant avec aisance, a trois diplômes de maîtrises. Elle est aussi la première réfugiée à décrire un examen des " seuls organes". Qu s’est enfuie à Sydney l’an dernier. Étant prisonnière en Chine en juin 2000, elle a refusé de se « transformer » en signant une déclaration rejetant le Falun Gong – et a finalement été transférée dans un camp de travail. La santé de Qu était tout à fait bonne, bien qu’elle ait perdu du poids suite à des grèves de la faim. Étant donné le statut de Qu et son niveau d’éducation, il y avait de bonnes raisons de la garder en bonne santé. La police chinoise voulait éviter les morts en détention – moins de paperasses, moins de questions. Du moins, c’est ce que Qu a assumé.

Qu avait 35 ans lorsque la police l”a escortée avec deux autres pratiquantes dans un hôpital. Qu se rappelle distinctement la prise d’un grand volume de sang, puis d’un rayon X de la poitrine, et d’une sonde. " Je n’étais pas sûre de quoi il retournait. Ils vous touchent simplement à différents endroits … l’abdomen, le foie." Elle ne se souvient pas avoir donné d'échantillon d’urine à ce moment, mais les médecins lui ont envoyé une lumière éblouissante dans les yeux, examinant ses cornées.

Le médecin lui a-t-il demandé de suivre le mouvement de la lumière qu’il lui envoyait dans les yeux, ou a-t-il contrôlé sa vision périphérique ? Non, il a juste examiné ses cornées, éludant tout examen impliquant la fonction cérébrale. Et c’est tout : pas de marteau sur les genoux, pas de toucher des ganglions lymphatiques, pas d’examen des oreilles, de la bouche ou de l’appareil génital – les médecins ont examiné ses organes au détail et rien d’autre.

J’ai du ressentir un frisson silencieux me parcourir le dos à certains moments de notre entretien, mais Qu comme de nombreux sujets éduqués, ne semblait initialement pas consciente des implications potentielles de ce qu’elle me racontait. De nombreux prisonniers gardent une sensibilité du genre " ça ne peut pas arriver ici. " "Je suis trop importante pour être éradiquée" est le mantra des survivants. Dans la majorité des interviews présentées ici, mes sujets, bien que conscients de la question de la collecte d’organes, n’avaient pas d’idée claire de ma ligne de questionnement ou des réponses " appropriées ".

Les pratiquants de Falun Gong ne doivent pas mentir. Ça ne signifie pas qu’ils ne le font jamais. Au cours de mes interviews j’ai entendu quelques distorsions. Non pas que les gens s’y fussent " préparés ", mais parce qu’ils ont souffert un traumatisme. Les distorsions délibérées, cependant, sont extrêmement rares. La meilleure façon de se garder des faux témoignages est de se baser sur des interviews assises prolongées.

En tout, j’ai interviewé 15 réfugiés du Falun Gong de camps de travail ou de détention prolongée qui avaient expérimenté quelque chose d’inexplicable dans un établissement médical. Mon assistant de recherche, Leeshai Lemish, a interviewé Dai Ying en Norvège, amenant le total à 16. Si ce nombre semble peu, considérez la difficulté de survie et de fuite. Même ainsi, à peine plus de la moitié des sujets peuvent être déterminés comme des candidats sérieux pour le prélèvement d’organes : trop vieux, trop physiquement abîmés par le travail, ou trop émaciés suite aux grèves de la faim. Certains étaient simplement trop hésitants dans leur souvenir de procédures spécifiques pour nous être d’une quelconque aide. Certains ont été soumis à des tests médicamenteux. Certains ont eu des examens physiques complets apparemment normaux, bien que de telles personnes aient parfois fourni des indices valables.

Par exemple Lin Jie, une femme d’une petite soixantaine vivant à Sydney, a rapporté qu’en mai 2001, alors qu’elle était incarcérée dans la prison pour femmes de Chongqing Yong Chaun, plus de cent femmes du Falun Gong ont été examinées de façon très détaillée. "Et ils posaient des questions sur nos antécédents médicaux. " Lin s’est-elle-même trouvée en train de se demander pourquoi " un policier par pratiquante " escortait les femmes tout au long de l’examen, comme si elles étaient de dangereuses criminelles. Les pratiquants de Falun Gong sont beaucoup de choses – intenses, moralisateurs, partiaux – mais ils sont strictement non violents. Il y avait manifestement dans le système de sécurité chinois quelqu’un de nerveux.

Où prenons Jing Tian, une réfugiée d’une quarantaine d’années, à présent à Bangkok. En mars 2002, le Centre de détention de Shenyang a conduit un examen physique approfondi de tous les pratiquants. Jing a observé attentivement la procédure et n’a rien vu d’inhabituel. Alors, en septembre, les autorités ont commencé des tests sanguins coûteux (cela coûterait environ 300$ par sujet en occident). Jing a observé qu’ils tiraient suffisamment de sang pour remplir huit tubes test par pratiquant, suffisamment pour des diagnostiques avancés ou une compatibilité tissulaire. Jia Xiarong, une prisonnière d’âge moyen issue d’une famille de fonctionnaires bien connectés, a dit directement à Jing : " Ils font cela parce que des fonctionnaires âgés ont besoin d’un organe. "

Mais Jing sentait dans l’air autre chose que l’automne, quelque chose de plus substantiel. Des prisonniers arrivaient en plein milieu de la nuit et disparaissaient avant l’aube. Il y avait des transports vers des "structures de défense d’hôpitaux civils" avec des noms tels que Sujiatun et Yida, et des pratiquants sans noms, seulement des numéros.

Il faisait alors mauvais être un jeune pratiquant en colère, selon une réfugiée dans la trentaine récemment arrivée à Hong Kong. Elle a de la famille en Chine, alors appelons la Jiansheng Chen. En 2002, Chen a remarqué une autre tendance. Lorsque les tests sanguins ont commencé, elle a dit : " avant de signer une déclaration [renonçant au Falun Gong] les pratiquants ont tous eu des examens physiques. Après qu’ils aient signé, ils n’ont plus jamais été examinés."

Chen était une "non transformable" . Non seulement elle refusait de renoncer au Falun Gong, mais elle criait après quiconque le faisait. On lui faisait prendre des médicaments trois fois par jour (probablement des sédatifs), donc les expériences médicamenteuses ne peuvent pas être exclues. Mais comme sa résistance s’éternisait, la police a dit "si tu ne te transformes pas, nous t’enverrons là bas. La voie que tu as choisie est celle de la mort." Pendant huit jours des efforts ont été faits pour persuader Chen de renoncer au Falun Gong ou d’obtenir sa soumission par la torture. Tout à coup, les gardes lui ont ordonné d’écrire une note de suicide. Chen s’est moquée : " Je ne suis pas morte. Pourquoi devrais-je signer un certificat de décès ? "

Le directeur a fait entrer un groupe de médecins militaire en uniformes blancs, hommes et femmes. La police du camp de travail a alors été " très effrayée ", d’après Chen. Ils ne cessaient de répéter : "Si tu ne te transformes toujours pas, ce qui t’attend c’est un chemin conduisant à la mort. "

On lui a bandé les yeux. Puis elle a entendu une voix familière d’une policière demandant aux médecins de sortir une minute. Lorsqu’elles ont été seules, la policière a commencé à la supplier " Chen, ta vie va être enlevée. Je ne plaisante pas. Nous avons été ici ensemble tout ce temps, nous avons au moins une sorte de connexion à présent. Je ne peux pas supporter de voir ça – une personne vivante sous mes yeux prête à être exterminée. "

Chen est demeurée silencieuse. Elle ne la croyait pas – comment l’aurait-elle pu ? Ces huit dernières années, elle avait été suspendue au plafond, brûlée avec des matraques électriques, on l’avait forcée à boire sa propre urine. Alors le dernier tour 'gentil-gentil' n’était pas convaincant. A ce moment Chen a remarqué quelque chose goûtant sur sa main – les larmes de la policière. Chen a concédé qu’elle réfléchirait à la transformation. " C’est tout ce dont j’ai besoin, " a dit la policière. Après une dispute prolongée avec les médecins, la police est partie.

Les pratiquants aiment parler de modifier le comportement de la police et du personnel de sécurité par le pouvoir de leur propre croyance. Tout comme un prisonnier de guerre est voué à tenter de s’échapper, le code moral d’un pratiquant de Falun Gong veut qu’il essaie de sauver les êtres. Dans ce calcul spirituel, le policier qui recourt à la torture se détruit lui-même, et non le pratiquant. Si le pratiquant peut changer le comportement du policier par l’exemple moral ou des moyens surnaturels, il y a une sorte de fierté naturelle même si le pratiquant est quand même torturé.

Mais il y a toutes sortes de pratiquants. Chen n’a pas raconté son histoire avec sang-froid. Elle l’a hurlée de façon cathartique, en une seule note d’une furie abrasive et épuisante. Il est aussi important que Chen ne soit pas juste têtue, impossible et un peu folle, mais jeune, attrayante et charismatique. Elle a raconté l’épisode de la policière sans vantardise, seulement une honte abjecte, aiguë d’avoir finalement signé une déclaration de transformation. La policière avait rencontré une compagne de lutte – ses larmes sont plausibles.

Dai Ying est une réfugiée de 50 ans vivant en Suède. Au début de 2003, 180 Falun Gong ont été examinés dans le camp de travail Sanshui. Le discours habituel du parti 's’occupant spécialement de vous' a été suivi par les rayons x, le retrait d'importants échantillons de sang, les électrocardiogrammes, les examens d’urine puis les sondes : Ils nous ont fait nous allonger sur le ventre et ont examiné nos reins. Ils les ont tapotés et nous ont demandé si ça faisait mal. "

Et c’est tout – organes seulement, les cornées mises à part – un fait que Dai, alors presque aveugle suite à la torture, se rappelle très clairement. Les cornées sont des articles à prix relativement bas, peut être $30,000 chaque. En 2003, les médecins chinois avaient maîtrisé la transplantation de foie, environ $115,000 pour un client étranger.

Pour répondre à la demande, une nouvelle source d’approvisionnement était nécessaire. Fang Siyi est une réfugiée de 40 ans à Bangkok. Incarcérée de 2002 à 2005, Fang a été examinée à répétition, puis, en 2003, sélectionnée pour un examen spécial dans le centre de détention de Jilin dans le Nord-est de la Chine.

Fang n’avait jamais vu de médecin jusque là : " En arrivant ici, ils ont enfilé les uniformes du camp de travail. Mais ce qui m’a frappée est qu’ils semblaient être des médecins militaires ;" Douze prisonniers avaient été choisis. Fang estime que huit étaient du Falun Gong. Comment le savait elle ? "Pour ceux du Falun Gong, ils les appelaient Petits Faluns,” Qui étaient les quatre autres ? "[le personnel] disait, Voici encore un de ces éclairs d’orient. "

Les éclairs d’orient sont les Chrétiens – pour nous les chrétiens chinois, pour le parti des déviants incurables et non transformables. Jing, elle aussi, se souvient que les Eclairs d’orient ont eu des examens de sang en 2002, mais Fang se souvient de l’examen de Jilin comme beaucoup plus ciblé : « Les examens additionnels étaient juste des tests sanguins, des électrocardiogrammes, et des rayons-X, rien d’autre. C’était des pratiquants de Falun Gong et des Chrétiens.

La compassion se fatigue ? Ce ne sera plus très long.

L’ "agent de Masanjia " a de la famille en Chine, donc la prudence dicte de ne mentionner que son âge et qu’elle est à Bangkok. Son expérience nous emmène dans ce que j’appelle " la période de dernière moisson " de 2005, lorsque beaucoup de pratiquants semblent avoir été emmenés à toute vitesse aux examens d’organes et ont promptement disparus. Lorsque je lui ai demandé si quelqu’un au Camp de travail de Masanjia avait reçu des traitements médicaux, elle a répondu aussitôt : " Si les gens arrivaient sur une civière, on leur donnait un traitement rapide. En bonne santé, un examen approfondi … Ils avaient besoin de gens sains, de personnes jeunes. Si vous étiez une tatie de 60 ou 70 ans vous ne les intéressiez pas.

Y avait-il du personnel militaire présent aux examens physiques ? " Ils ne semblaient pas avoir besoin d’eux. Masanjia est très proche de Sujiatun [l’hôpital] – moins d’une demi heure en voiture. S’ils avaient besoin de quelqu’un, ils pouvaient juste les attacher et les envoyer … Habituellement ils étaient emmenés la nuit. "

En 2007, Yu Xinhui, libre après cinq ans dans la prison de Guandong, a signé lui-même, ainsi que son épouse et leur bébé pour un voyage à l’étranger avec un groupe de touristes chinois. En arrivant à Bangkok, ils se sont enfuis au YMCA et ont fait la demande d’un statut de réfugié des Nations Unies. Yu a la trentaine, l’image même d’une santé robuste. En prison, il a été examiné à répétition, pour finir admis à un examen " organes seulement " sous supervision militaire en 2005.

Yu se prête apparemment à mes questions, mais pour lui ça n’a jamais été un grand mystère : “On était largement au courant de la collecte d’organes en prison … Même avant que vous soyez morts, vos organes sont déjà réservés." Les prisonniers criminels raillaient les pratiquants : " Si vous ne faites pas ce que nous disons nous vous torturerons à mort et vendrons vos organes." Ça a l’air d’un jeu stupide, mais tout le monde sait qu’il y une vraie liste : les prisonniers comme les pratiquants étaient emmenés selon un plan annuel. Yu savait quels mois les bus arrivaient et où ils se garaient dans la cour. Il m’a fait faire un tour du site exact sur Google Earth.

Lorsque les allégations du Falun Gong à propos de collecte d’organes ont fait surface en mars 2006, Yu se languissait encore au secret en prison. C’est donc d’autant intéressant qu’il se rappelle très clairement une vaste déportation dans la panique, de prisonniers (peut-être 400 personnes parmi lesquels des pratiquants) en mai 2006. "C’était terrifiant," dit Yu. " Même moi j’étais terrifié. " Le timing correspond : Avec toute la mauvaise publicité, des médecins de Chine continentale ont fait allusion à une vente d’organes avant fermeture, juste à ce moment là.

En 2007, le consensus était que le gouvernement chinois avait arrêté la moisson des Falun Gong pour éviter toute révélation embarrassante avant les Jeux Olympiques. Donc mon dernier cas doit être considéré comme marginal, un examen médical approfondi suivi par … eh bien, jugez-en vous-même.

Liu Guifu est une femme de 48 ans récemment arrivée à Bangkok. Elle a eu une visite médicale, et même une série d’entre elles – dans le Camp de travail de Pékin en 2007. Elle a été diagnostiquée schizophrénique et on lui a probablement fait prendre des drogues.

Mais elle se rappelle très bien de ses examens. On lui a fait trois analyses d’urine en un mois. On lui a dit de boire des liquides et de se retenir d’uriner jusqu’à ce qu’elle arrive à l’hôpital. Était-ce un test pour le diabète ou des drogues ? Difficile de dire. Pareil pour l’évaluation de sa fonction rénale. Et trois importants échantillons de sang ont été tirés le même mois, pour un coût d’environ $1,000. Le camp de travail était il concerné par la santé de Liu ? Où la santé d’un organe particulier ? Peut-être un organe était-il tissulairement compatible avec un cadre ou un riche client étranger ?

Le fait critique est que Liu était à la fois membre d’une brigade de Falun Gong non transformés avec une histoire d’être utilisés pour leurs organes, et considérée comme mentalement malade. Elle était inutile, l’approximation la plus proche que nous ayons d’une pratiquante sans nom, une de ceux qui n’ont jamais donné leurs noms ou leurs provinces aux autorités et ont donc perdu leurs maigres protections sociales.

Il y avait certainement des centaines, peut-être des milliers de pratiquants seulement identifiés par des numéros. J’ai appris que le nombre deux cent et quelque était celui d’une jeune artiste talentueuse avec une jolie peau, mais je ne sais pas vraiment. Aucun d’entre eux n’a réussi à sortir de Chine vivant.

Aucun n’en sortira probablement. Des sources tibétaines estiment que 5.000 manifestants ont disparu pendant les années de répression. Beaucoup ont été envoyés à Qinghai, un centre potentiel de prélèvement d’organes. Mais c’est une spéculation. Et les médecins taiwanais qui enquêtent sur la collecte d’organes et ceux qui organisent les transplantations pour leurs patients taiwanais sont d’accord sur un point : La cérémonie de clôture des Jeux Olympiques a rouvert la saison pour la moisson.

Certains dans la communauté des droits de l’homme liront cette dernière assertion avec scepticisme. Jusqu’à ce qu’il y ait une preuve la confirmant, toutefois, je parierais sur des prix de bazar pour les organes en Chine. J’avoue ressentir moi-même à cette pensée quelque chose de l’ordre de la brûlure. C’est un risque du métier.

Voilà pourquoi j’ai raconté cette blague d’une nuit à Bangkok pour vous amener à lire au-delà du premier paragraphe. Mais ce qui est vraiment pitoyable est la réponse traînant des pieds, pour la forme et légèrement embarrassée de tant de gens, au meurtre de prisonniers de conscience dans le but de récolter leurs organes. C’est un crime ignoble.

Washington a ses propres impératifs : le courant de la puissance financière chinoise est puissant. Ceux au gouvernement ne veulent pas entendre parler du Falun Gong et de génocide en ces temps de crise financière, la Chine ayant un grand nombre d’engagements avec les États-Unis. Donc l’histoire continue à sombrer sous le poids de l’apathie politique et journalistique américaine. Au moins les Européens l’ont un peu exposée. Ils peuvent se le permettre. Ils ne sont pas les dirigeants du monde libre.

On arguera – en silence, naturellement – que l’Amérique n’a aucun levier facile, aucune capacité à défaire ce qui a été fait, aucune balle d’argent qui puisse changer le régime chinois. Peut-être pas, mais nous pourrions interdire aux américains de se rendre en Chine pour des greffes. Nous pourrions boycotter les conférences médicales chinoises. Couper les liens médicaux. Un embargo de l’équipement chirurgical. Et refuser de tenir des sommets diplomatiques jusqu’à ce que les Chinois mettent en place une base de données explicite et complète pour chaque donneur d’organe en Chine.

Il se peut que nous ayons à vivre avec le parti communiste chinois, pour l’instant. Pour cette raison, nous pouvons nous consoler nous-mêmes avec le fait que pour l’instant il n’y a pas d’os. Il n’y en aura pas jusqu’à ce que le parti s’effondre et que le peuple chinois commence à tamiser la terre des tombes et les cendres.

Nous sommes tous autorisés à un peu de fatigue de notre compassion – c’est compréhensible. Mais ne vous y trompez pas : il y a de terribles lézards. Et à présent que les Jeux Olympiques sont terminés, et que les caméras se sont détournées, ils sillonnent à nouveau la terre.


Traduit de l’anglais pour Clearharmony.net de :
http://www.weeklystandard.com/Content/Public/Articles/000/000/015/824qbcjr.asp

Autre article d’Ethan Gutmann publié sur ce site : .Pourquoi Wang Wenyi a-t-elle crié ?

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